L'entre deux mondes
Ce qui frappe en arrivant au Japon, c'est cette impression que tout coule de source : les rues sont propres, les trains arrivent à l'heure (pas toujours), chacun semble trouver sa place. En y vivant, on découvre que cette harmonie a un prix, celui d'une certaine conformité. Et naturellement, on se met à questionner notre propre rapport à notre individualité et à notre liberté.
Vivre ici depuis plus d'un an m'a poussé à réfléchir profondément sur deux approches de la vie en société qui façonnent nos cultures et notre sentiment de liberté : l'individualisme et le collectivisme.
Deux rapports aux règles différents
En France, nous pourrions avoir tendance à ne suivre les règles que si nous en comprenons la raison d'être. Si une règle nous semble absurde ou arbitraire, nous nous autorisons à la contester, à la remettre en question, voire à la refuser. C'est un réflexe qui semble ancré dans notre culture : le droit, voire le devoir, de questionner l'autorité.
Cette mentalité se heurte frontalement à la réalité japonaise. Ici, les règles existent et se suivent. Pas nécessairement parce qu'elles ont été expliquées ou justifiées, mais parce qu'il y a une conscience plus aiguë qu'en les suivant, on participe à l'équilibre collectif. En France, ce lien entre le respect d'une règle et le bien commun est peut-être moins présent à l'esprit, ou plus facilement remis en question. C'est cette différence fondamentale qui peut rendre la vie au Japon étouffante pour certains d'entre nous, voire pour certains Japonais.
Pourtant, c'est précisément ce système de règles qui produit tout ce qui nous séduit au premier regard. L'harmonie qu'on perçoit n'est pas un hasard : elle découle directement de ce respect collectif.


La beauté née des contraintes
Ce qui me fascine ici, c'est que l'harmonie ne tombe pas du ciel. Elle se construit, par petites touches, dans ces moments où chacun choisit de céder un peu de terrain.
Un soir d'été, je me suis retrouvé au milieu de 60 000 personnes, assis dans l'herbe, à attendre un hanabi (花火), ces grands feux d'artifice traditionnels japonais. À un moment, j'ai voulu me lever pour mieux voir, sans pour autant le faire. Personne ne bougeait.
Je me suis tourné vers mon ami japonais. "Pourquoi tout le monde reste assis ?" Il m'a regardé, un peu surpris, comme si ma question n'avait pas vraiment de sens. "Pour ne pas gêner ceux qui sont derrière."
C'était tout. Une évidence pour lui. Et moi, je réalisais que cette simple pensée: vouloir mieux voir, quitte à gêner, ne lui avait probablement jamais traversé l'esprit.
Le prix du progrès
Cette harmonie a peut-être un coût. On peut se demander si une société qui valorise autant le respect des règles et des traditions ne freine pas, parfois, certaines évolutions. La condition des femmes dans le monde du travail au Japon, par exemple, semble évoluer plus lentement qu'en Europe.
Ce n'est pas un jugement de valeur : chaque société avance à son rythme, selon ses propres équilibres. Mais la question mérite d'être posée : est-ce que la stabilité et l'harmonie se paient parfois d'une certaine lenteur face aux changements nécessaires?


Une autre manière de voir les règles
En vivant ici, j'ai commencé à me poser une question que je ne m'étais jamais posée en France : est-ce que suivre une règle veut forcément dire qu'on y adhère aveuglément ?
En France, j'ai grandi avec l'idée qu'une règle devait se justifier pour mériter d'être suivie. C'est un réflexe que j'ai souvent observé autour de moi : comprendre d'abord, accepter ensuite. Si quelque chose ne fait pas sens, pourquoi s'y plier ?
Au Japon, j'ai l'impression que le raisonnement fonctionne différemment. On peut très bien trouver une règle discutable et choisir quand même de la suivre. Pas par soumission, pas par manque de recul, mais parce qu'on accorde de la valeur à ce qu'elle produit quand tout le monde la respecte. Le jugement ne porte pas seulement sur la règle elle-même, mais sur l'effet collectif qu'elle génère.
En somme, tout dépend de ce que l'on cherche à observer : est-ce que la règle a du sens en soi, ou est-ce que ce qui compte, c'est ce qu'elle produit quand tout le monde joue le jeu ?
Deux visions de la vie en société
Vivre entre ces deux mondes m'a fait réaliser qu'il existe deux approches fondamentalement différentes pour organiser une société.
L'individualisme valorise la capacité de chaque personne à faire ses propres choix, à exprimer sa différence, à définir sa propre voie. Dans cette vision, je me sens libre dans la mesure où je peux agir selon ma volonté, tant que je ne nuis pas directement à autrui. Mon épanouissement passe par mon autonomie personnelle.
Le collectivisme valorise l'harmonie et la sécurité qui émergent du groupe. Dans cette vision, je me sens libre non pas quand je fais ce que je veux, mais quand je vis dans une société où je sais que les autres pensent aussi à moi. En acceptant des contraintes individuelles, je contribue à créer un espace où chacun peut évoluer sereinement, en confiance.
Ces deux approches sont différentes et complémentaires, issues de parcours historiques et culturels distincts. Il serait malsain de penser que l'individualisme est automatiquement supérieur au collectivisme. Tout comme il serait simpliste de croire que le modèle japonais est universellement applicable.


Un miroir inattendu
Vivre au Japon m'a fait regarder la France différemment. Non pas pour la juger, mais parce que la distance permet de voir certaines choses qu'on ne remarquait plus.
En France, on valorise beaucoup les libertés individuelles, le droit de chacun à s'exprimer, à faire ses propres choix. C'est une fierté, et à juste titre. Mais en vivant ici, je me suis surpris à me demander si cet accent mis sur l'individu n'avait pas parfois un coût sur la vie collective. Est-ce qu'on pense autant à l'effet de nos actions sur les autres ? Est-ce qu'on a le même réflexe de responsabilité partagée ?
Chaque société fait des choix, avec leurs avantages et leurs angles morts. Mais cette différence m'a ouvert des questions que je ne me serais probablement jamais posées en restant en France. Des choses que je considérais comme évidentes me semblent maintenant être un équilibre parmi d'autres possibles.
Où placer la frontière ?
Au final, tout se résume à une question : où placer la frontière entre l'individu et le collectif ? Cette question apparemment simple cache une certaine complexité. Où exactement s'arrête mon espace personnel ?
Au Japon, cette ligne est tracée très en amont. On enseigne dès l'enfance à penser aux autres, à anticiper l'impact de mes actions sur le groupe. La frontière entre mon espace personnel et l'espace collectif est placée très près de moi, me laissant une marge de manœuvre restreinte mais garantissant une harmonie collective.
En France, cette ligne est tracée beaucoup plus loin. J'ai un espace plus large d'autonomie personnelle, et c'est quand j'empiète clairement sur les droits d'autrui qu'on me rappelle à l'ordre. Cela me donne plus d'autonomie, mais crée potentiellement plus de frictions sociales.
Vivre ces deux réalités, même imparfaitement, m'a simplement ouvert les yeux sur la diversité des équilibres possibles.


Mon rapport aux règles : une disposition qui change tout
En écrivant cet article, je réalise qu'une part importante de mon épanouissement au Japon vient aussi de mon propre caractère. Je ne suis pas naturellement quelqu'un qui remet systématiquement les règles en question. J'ai plutôt tendance à les accepter comme faisant partie du jeu de la vie dans lequel nous évoluons.
Cette disposition me permet probablement de mieux apprécier le système japonais. Là où certains ressentiraient un poids, une contrainte étouffante, je vois plutôt un cadre qui structure et harmonise le quotidien. Je ne cherche pas forcément à comprendre le "pourquoi" de chaque règle avant de l'accepter : je pars du principe qu'elles existent pour une raison, qu'elles participent d'un équilibre plus large.
Cela ne veut pas dire que j'abandonne tout esprit critique. Simplement, mon plaisir de vivre au Japon est intimement lié à cette capacité d'acceptation qui fait partie de qui je suis. Pour quelqu'un d'un autre tempérament, qui ressent le besoin de comprendre et de contester, l'expérience serait sans doute radicalement différente.
C'est un rappel important : il n'y a pas qu'une seule bonne façon de vivre, et le pays idéal pour l'un peut être un enfer pour l'autre. Notre personnalité, nos valeurs profondes, notre rapport aux règles et à l'autorité jouent un rôle tout aussi essentiel que la culture du pays lui-même dans notre capacité à nous y épanouir.
Une vision qui se nuance
Ma vision de la vie en société s'est progressivement nuancée, enrichie. Les choses s'apparentent à un équilibre délicat entre mes désirs personnels et le bien-être collectif.
Chaque jour m'apporte de nouvelles situations où je dois choisir entre mon réflexe français et l'approche japonaise. Parfois je choisis l'un, parfois l'autre. Et petit à petit, j'apprends à créer ma propre synthèse, mon propre équilibre.
C'est peut-être ça, finalement, le vrai cadeau du Japon : non pas de remplacer une vision du monde par une autre, mais de m'apprendre qu'on peut se sentir libre de différentes manières, selon l'organisation de la société dans laquelle on vit.
