Ma première année au Japon : entre découvertes et transformations

Douze mois qui ont tout changé

Cela fait désormais un an, en additionnant tous mes séjours, que j'ai vécu au Japon. Douze mois au total au fil des allers-retours, des installations temporaires et des retours en France. Aujourd'hui, en prenant du recul, je réalise que ce temps cumulé au Japon est plus qu'une simple expérience d'expatriation : c'est une métamorphose qui s'opère, jour après jour, saison après saison.

Cette année a été un kaléidoscope d'émotions, de découvertes et de remises en question. Entre les moments d'euphorie et les périodes de doute, entre les petites victoires quotidiennes et les défis inattendus, voici un récit de ces douze mois qui ont redéfini petit à petit ma vision des choses et de moi-même.

L'humilité au quotidien

Les trois premiers mois ont été une leçon d'humilité permanente. Chaque geste du quotidien, aussi simple soit-il, pouvait être un défi. Commander un café, prendre le train, faire ses courses : tout demandait une concentration et une certaine énergie à cause de la barrière de la langue. Cette période renforce la nécessité de la patience, mais permet aussi de redécouvrir les choses les plus simples avec un regard nouveau.

C'est une expérience très différente d'une expérience touristique. Quand on visite le Japon pour quelques semaines, il n'y a aucune pression à évoluer dans ses interactions : il suffit de se laisser porter, de profiter du charme de la découverte, et l'on peut accepter avec légèreté les maladresses, parfois même s'en amuser. On sait que l'on repartira bientôt, alors l'idée de progresser, de s'adapter vraiment, n'est jamais impérative.

Mais lorsqu'on choisit d'y vivre, tout change : il faut grandir, s'adapter, aller au-delà de ce regard extérieur. On n'a plus le luxe de rester en surface, car chaque interaction, chaque difficulté, appelle à une évolution réelle. C'est dans cette volonté de dépasser la simple visite que naît la transformation. Bien évidemment, ceci est mon ressenti personnel et je ne pense pas que cela soit le cas pour tout le monde.

En choisissant de vivre au Japon, un choix du coeur, je veux le vivre pleinement. Ce n'est pas une aventure passagère, ni une parenthèse exotique : c'est ici que j'ai décidé d'ancrer ma vie, d'en faire mon quotidien avec tout ce que cela implique de réel, de profond, de parfois difficile mais authentique. J'ai choisi de continuer de grandir et de me construire ici, avec l'envie de m'y investir pour de bon, au-delà du rêve ou de la nouveauté.

Les premiers papiers : carte de résident, compte bancaire et démarches d'installation

Dès l'arrivée, les premiers jours sont rythmés par les démarches administratives incontournables qui marquent vraiment le début d'une nouvelle vie au Japon. La toute première étape : l'obtention de la carte de résident. Délivrée dès l'aéroport, elle doit immédiatement être enregistrée à la mairie du quartier de résidence où l'on vous attribuera aussi votre numéro "My Number", essentiel pour toutes les démarches futures.

Vient ensuite l'ouverture d'un compte bancaire japonais. Cette formalité, simple en apparence, exige justement cette fameuse carte de résident, une adresse japonaise certifiée et, pour la plupart des banques, un numéro de téléphone local. Mais ce simple compte ne donne pas encore accès à toutes les fonctionnalités auxquelles on est habitué en Europe. Pour pouvoir effectuer des virements internationaux, envoyer ou recevoir certains paiements, il faut souvent patienter six mois : le temps nécessaire pour que la banque considère que l'on est "stable" et autorise pleinement ces services sans frais bancaires supplémentaires.

C'est aussi pendant ces premiers mois que j'ai démarré les démarches concernant la création de ma seconde entreprise au Japon. Fonder une structure japonaise, dans mon cas, une 合同会社 (gōdō gaisha, ou GK), suppose d'affronter un nouveau cahier d'exigences : traduction certifiée des documents français, sélection d'un siège social et dépôt auprès du notaire.

Parmi les obligations, j'ai dû louer un bureau fixe pour la société. Pour éviter des frais déjà inutiles (puisque je n'en ai pas réellement besoin au quotidien), j'ai opté pour un espace minuscule, à peine 2m², mais parfaitement situé en plein centre de Tokyo. Le processus est long, ponctué de rendez-vous, d'aller-retours avec l'administratif, et d'une observation impressionnante de la minutie nippone. Chaque cachet, chaque document, chaque signature a son importance. J'ai dû réaliser également la création de mon propre hanko (判子), ce sceau personnel indispensable pour légaliser toutes les signatures officielles au Japon.

Mais ce parcours administratif rigoureux m'a aussi apporté une certaine fierté : chaque étape franchie, c'était un peu plus de Japon qui devenait "chez moi". Sans ça, impossible d'obtenir le visa qui me permettrait de rester au Japon. Aujourd'hui, c'est chose faite et je suis propriétaire de ma société japonaise. Maintenant, je suis dans l'attente du changement de statut de mon visa.

L'épreuve de la chaleur et de l'adaptation

L'été à Tokyo, comme dans beaucoup de régions du Japon, est connu pour sa chaleur moite et persistante. L'humidité élevée rend la sensation de chaleur bien plus intense qu'en Europe.

Mais l'été m'a aussi offert des moments magiques : les festivals de quartier où la communauté se rassemble, les feux d'artifice qui illuminent le ciel tokyoïte, les soirées en yukata qui transforment la ville en théâtre traditionnel. J'ai appris que chaque difficulté cache ses propres beautés.

Je me souviendrai longtemps de mon premier grand hanabi (花火, feu d'artifice) à Tokyo. Nous étions 60 000 personnes, rassemblées au bord de la rivière. C'était impressionnant de voir une telle foule et pourtant, ce n'est pas la féerie pyrotechnique qui m'a le plus marqué même si le spectacle était splendide.

Ce qui m'a profondément touché, c'est l'ambiance. Aucun pétard qui éclate dans la rue, aucune clameur soudaine ou cris surexcités. Juste une calme excitation qui parcourait la foule, chacun attendant patiemment que le ciel s'illumine. Pas d'énervement malgré la densité, pas de gestes brusques pour gagner une meilleure place. Nous étions littéralement tous assis, côte à côte sur nos bâches, conscients que se lever aurait gâché l'expérience de la personne derrière, et, par effet domino, aurait poussé d'autres à se lever aussi, altérant le moment pour tous. Comment l'ai-je compris ? Car à un moment donné, j'ai hésité à me lever pour profiter d'une meilleure vue, mais en jetant un oeil autour de moi, j'ai vu que personne ne bougeait : j'aurais été le seul à rompre cette harmonie.

Ce respect tacite, cette simplicité collective font partie des beautés discrètes du Japon. En regardant ces explosions de couleurs dans un silence maîtrisé, j'ai réalisé que le vrai spectacle n'était pas seulement dans le ciel, mais dans la façon dont 60 000 inconnus pouvaient vivre intensément un même instant, juste ensemble, dans la douceur de la nuit d'été.

Ce que vivre ici m'a vraiment appris

Cette première année m'a montré que l'adaptation n'est jamais totalement acquise : c'est un chemin sans fin et une recomposition quotidienne. Chaque jour réserve son lot de découvertes, de défis et d'ajustements. Cette flexibilité de tous les instants finit par devenir naturelle, presque instinctive.

La différence culturelle n'est pas un mur mais une source intarissable de richesse. Les incompréhensions du début sont devenues des occasions d'apprendre, les maladresses autant de moments de partage et d'humilité.

Mais il y a un autre apprentissage, plus souterrain, que l'on ressent profondément en vivant à l'étranger : c'est celui de la précarité d'appartenance. Tant que l'on ne possède pas la nationalité du pays, la vie au Japon ou dans n'importe quel autre pays avance toujours sur une corde raide, avec cette impression qu'une date d'expiration plane quelque part, au rythme des renouvellements de visa, des lois migratoires et des imprévus administratifs. Rien n'est jamais tout à fait acquis. On vit intensément, mais jamais avec la même insouciance que dans son propre pays, où l'on n'imagine même pas qu'une telle notion "d'expiration" pourrait exister. En France, en tant que Français, cette stabilité semble aller de soi ; ici, elle est toujours à conquérir.

Apprendre la langue japonaise a été l'un de mes plus grands bonheurs au fil de l'année. Au-delà de la nécessité administrative ou sociale, chaque progrès, aussi minuscule soit-il, m'a procuré une joie immense. Comprendre une phrase dans le train, plaisanter avec une caissière, lire un panneau ou simplement saisir une nuance culturelle dans une conversation : autant de petites victoires quotidiennes qui rendent le Japon chaque jour plus accessible, plus intime, plus personnel. La langue s'améliore sans cesse, tant dans la pratique que dans l'écoute, et chaque jour d'immersion me donne envie d'aller plus loin, comme une aventure linguistique sans fin.

Au-delà des anecdotes et des découvertes, cette année m'a offert quelque chose d'inestimable : une nouvelle façon d'être au monde. L'attention aux détails a transformé mon regard. Le respect silencieux de l'harmonie collective a enrichi ma compréhension des relations humaines.

Cette première année au Japon se referme, mais rien n'est terminé. Chaque jour apporte encore ses surprises, ses défis, ses beautés. En décidant de vivre au Japon, c'est embrasser la précarité et l'inconnu, tout en savourant l'apprentissage continu de la vie, de l'autre, et de soi-même. C'est loin d'être la fin de l'aventure, mais plutôt le début d'une nouvelle et longue histoire.

一年間、本当にありがとうございました。

Ichinen-kan, hontou ni arigatou gozaimashita. (Merci sincèrement pour cette première année.)